PLAIDOYER POUR UNE NOUVELLE ALLIANCE DE LA NATURE EN VILLE

QUEL SENS DONNE-T-ON AU MOT « NATURE » … ?

Lorsque nous employons le mot « nature », qu’entend-on par cela ? Voici, de façon caricaturale, différentes perceptions qu’on peut en avoir. L’occasion de réfléchir à notre propre perception.

  • Le citoyen lambda considère que la nature c’est tout ce qui est vert : les parcs, les zoos, les prairies, les bois, alors que la nature c’est ce qui vit, que ce soit façonné par l’homme ou non.
  • Le consommateur, dans la société du même nom, ne voit dans la nature que ce qu’il peut exploiter, utiliser à ses propre fins. La nature est une ressource qui est à sa disposition et que l’homme peut consommer à sa guise, presque sans limite jusqu’à son épuisement total. Par ses achats guidés par la publicité, il participe inconsciemment à la destruction de la nature (agriculture intensive, déforestation, …).
  • Le sportif voit dans la nature un environnement vert qui lui offre des possibilités d’exercer ses qualités athlétiques de coureur, de grimpeur (dans les arbres, sur les falaises), de sauteur en parapente, de kayakiste, etc. Il se rapproche du précédent par une vision assez consumériste de la nature.
  • L’urbaniste aménageur du territoire, voit la nature comme un élément qui agrémente les paysages et permet des perspectives visuelles. Pour lui, la nature est trop souvent synonyme de parcs, d’espaces verts, de paysages, etc.
  • Le citadin ne connaît souvent qu’une nature domestiquée, jardinée, transformée, bien ordonnée et rassurante. Elle lui apporte un sentiment de quiétude et de bien-être.
  • Le bobo aime la nature et voit dans celle-ci une source de plaisirs, de loisirs, d’inspiration, de détente. La nature est un environnement important pour lui ; il considère qu’il faut la protéger, mais sans qu’il ne soit pleinement conscient de la réalité de sa complexité biologique. Il est tenté par un retour à la nature, entendant par là une prise de distance vis-à-vis du monde technologique, mais en revient souvent, surpris par une complexité qu’il ne percevait pas.
  • Le naturaliste considère la nature comme l’ensemble du réel ignorant les modifications apportées par l’homme, elles-mêmes qualifiées d’artificielles. On peut aussi l’appeler plus simplement la « nature sauvage ».

Cette énumération est loin d’être exhaustive ; il y a aussi l’agriculteur, le chasseur, etc…

Les visions anthropocentriques qui précèdent s’opposent à celle du naturaliste. En effet, pour le naturaliste, l’approche de la nature est écosystémique (un terme que les sciences humaines, psychologie et sociologie se sont appropriées). Son regard est exigeant car il est conscient qu’il défend une position ferme et tranchée, il ne fait que peu de concessions car chacune de celles-ci peut perturber l’écosystème et entraîner une diminution de la biodiversité. Il est souvent qualifié d’intégriste par ceux qui ont une vision différente de la nature, dans le seul but de stigmatiser son attitude tranchée et de le discréditer. Mais il assume cette étiquette car elle exprime le fait qu’il est au service de la nature avant d’être au service de l’homme et de sa société consumériste. Et surtout il est conscient qu’il fait partie de la nature et que la préserver est indispensable à sa survie.

Quelle place pour la nature en ville ?

Ces différents regards sur la nature m’ont amené à réfléchir à la place de la nature en ville. Comme la perception de la nature est plurielle, les politiques en faveur de la nature sont à l’image de la perception qu’en ont les décideurs… Regarder la nature sans anthropocentrisme est difficile car cette approche fait partie d’une éducation dispensée par une société productiviste et consumériste. Cette éducation ne laisse d’ailleurs que peu de place à l’ERE (éducation relative à l’environnement) de sorte que peu de citoyens ont une perception correcte de ce qu’est la nature. Pourtant, comprendre la nature pour elle-même est une nécessité si nous voulons la protéger et la conserver.


Dans l’écosystème urbain, force est de constater que l’homme, pièce du puzzle, agit comme élément fortement perturbateur. L’homme est-il conscient qu’en provoquant la disparition d’autres espèces par son action directe sur la nature (prédation, destruction des milieux, fragmentation) ou indirectes (pollution, modification de la composition atmosphérique et conséquences climatiques), il s’autodétruit, que s’il fait disparaître la nature qui lui est nécessaire, il disparaîtra avec elle ?

L’homme a occulté la nature sauvage dans la ville.

Au cours du dernier siècle, l’homme a profondément transformé la ville en rendant invisible la nature « sauvage » qu’il a domestiquée afin de la rendre rassurante, ordonnée et sécurisante. La nature lui faisait peur … ; en réalité il avait peur de lui-même ! La découverte des microbes et la peur des maladies ont eu raison de la nature, dans une vision hygiéniste de celle-ci.

Les herbes ont été qualifiées de « mauvaises » dès lors qu’elles quittaient les prés. Les herbicides, faciles à appliquer étaient là pour les détruire. Les trottoirs et leurs dallages étaient ainsi rendus « propres ». Propres pour l’homme, mais impropres à la vie végétale…

Les pelouses devaient être nettes, bien rases, d’une couleur régulière et uniforme suite à l’apport d’engrais et de l’utilisation de pesticides :
herbicides, fongicides pour protéger l’herbe des rouilles et autres champignons responsables des jaunisses. La chimie faisait le bonheur d’un jardin bien ordonné.

L’homme a pollué la nature de ses déchets.

Les déchets devaient être éloignés de la proximité de l’homme, cachés, brûlés ou enterrés dans des dépotoirs. Jusque dans les années 1950 les déchets ménagers étaient essentiellement minéraux – les cendrées des poêles en constituaient la plus grande part -, ensuite ils se sont enrichis de matières plastiques, de détergents et de nombreuses autres substances produites par la pétrochimie, les rendant de plus en plus polluants.

Avant la création de l’Agglomération Bruxelloise en 1971 et de ses services, chaque commune se chargeait de la récolte des immondices. Les anciennes carrières, des vallons encaissés, ont servi de lieux de décharge.

Ainsi à Uccle la dernière décharge (le stet pour les Bruxellois) longeait l’avenue Dolez au Kauwberg, alors que la Commune se débarrassait de ses encombrants en remblayant une carrière au plateau Avijl. Lors des démolitions des bâtiments existants, l’usage était de laisser les décombres sur place de sorte que peintures, riches en métaux lourds et canalisations de plomb polluent encore nos sous-sols. Il a fallu ainsi plusieurs années et le remplacement des terres contaminées aux métaux lourds pour aménager les potagers du Keyenbempt le long de la chaussée de Drogenbos.

Ailleurs, on a préféré créer des bacs en hauteur pour y cultiver…

Les ruisseaux ont servi à évacuer les déchets, non seulement ceux liés aux excrétions organiques humaines, mais aussi chimiques. Les ruisseaux et rivières devenus nauséabonds, vecteurs de maladies ont été transformés en égouts et enterrés. Le mouvement hygiéniste a ainsi conduit au voûtement des ruisseaux alors que les raccordements des fosses septiques à ceux-ci se sont poursuivis jusque dans les années 1970 et qu’enfin la perception d’une action négative sur l’environnement voie le jour et soit suivie de la prise de conscience des réalités de l’écologie.

L’homme a remplacé la nature sauvage dans la ville par une nature artificielle.

Le besoin de nature, symbole de nourriture provenant de nos ancêtres chasseurs et cueilleurs ou des premiers cultivateurs est enfoui dans la mémoire instinctive du cerveau humain. Tant en ville qu’à la campagne, l’humain se sent mieux physiquement et psychologiquement dans un cadre verdoyant et il recherche ce type d’environnement. Dans l’espace urbain, la nature sauvage a fait place à une nature jardinée, artificielle, dominée et contrôlée par l’homme.

La ville est plantée d’arbres sélectionnés pour leur résistance aux pollutions ou pour leur aspect esthétique ou pratique, les rues et les jardins sont décorés de plantes fleuries, principalement exotiques horticoles peu utiles à notre faune sauvage. Les architectes paysagistes façonnent des jardins bien ordonnés et qui ne laissent pas de place à la nature sauvage et libre. Pourtant, une flore spontanée riche de plus de deux cents espèces, peut coloniser les joints entre dalles, les bords de murs, les pieds d’arbres en voirie, les toitures, sans compter les plantes des terrains vagues ou de friches. La ville offre un refuge aux plantes opportunistes, tout comme aux animaux (voir le film « Bruxelles, ville sauvage » qui traite de ce sujet).

Dans cette perception domestiquée de la nature urbaine, même la forêt de Soignes n’échappe pas totalement à cette appropriation humaine : la hêtraie cathédrale, plantée artificiellement au départ, est une projection mentale d’une nature ordonnée, imposante, quoique rassurante. Gardons - nous de nous réfugier dans une attitude passéiste en feignant d’ignorer que la forêt est un être vivant qui naît,


Nature sauvage, nature urbaine ? Entre la prairie fleurie av. Franklin Roosevelt et le bac à fleurs…

L’homme peut rendre sa place à la nature sauvage dans la ville.

L’homme peut limiter ses effets néfastes sur la nature en ayant une approche de l’aménagement de la ville qui crée des conditions pour que la nature puisse s’y développer aux côtés des humains. Mais cela impose à l’homme d’être humble et d’être à l’écoute des autres êtres vivants et de repenser la ville et ses aménagements en laissant de la place à la nature indigène. Partout : dans les cimetières, sur les trottoirs, en façade des maisons, sur les bermes des voiries, les squares et en réintégrant la visibilité de l’eau dans l’espace public.

Il doit revoir certains règlements communaux d’urbanisme, par exemple ceux qui ne permettent pas toujours d’installer une plante grimpante sur sa façade ou encourager l’intégration de cavité de nidification pour les oiseaux (moineaux, martinets, etc.) et pour les chiroptères (chauves-souris) accrochés aux façades ou intégrés dans les toitures.

L’homme doit prendre en compte les changements climatiques liés aux pollutions gazeuses. Les modifications climatiques et environnementales sont tellement rapides qu’elles ne sont pas sans conséquence sur les facultés d’adaptation des espèces à l’évolution de leur milieu (par exemple l’abondance de nourriture survient avant le retour des oiseaux migrateurs). Les études scientifiques ont montré que plus la diversité des espèces est grande plus elles pourront s’adapter et résister aux modifications climatiques.

N’est-ce pas une évidence de bannir les pesticides de la ville, ces poisons qui tuent directement et surtout indirectement … ? De nombreuses espèces ont besoin d’eau pour accomplir leur cycle de reproduction : par exemple, le nombre de libellules et batraciens est en lien étroit avec la qualité de leur habitat ; il est par conséquent indispensable d’associer un maillage bleu de qualité au maillage vert.

La lumière en ville, est également une source de pollution pour beaucoup d’espèces. L’éclairage doit être réfléchi pour limiter ses effets néfastes pour les insectes, les chiroptères. Les insectes nocturnes dont de nombreux papillons de nuit sont attirés par les lampadaires et ne peuvent plus quitter cette source de lumière. Le problème est qu’ils ne se nourrissent et ne se reproduisent plus, ce qui entraîne leur diminution..

Mais l’homme ne doit pas se laisser gagner par le greenwashing ou écoblanchiment ou verdissement de la ville.

Les exemples bruxellois ne manquent malheureusement pas :

  • le projet Droh !me que soutient le Gouvernement de la Région Bruxelloise : un parc d’attraction coloré de vert et prétendument écologique qui transformera une lisière de la Forêt de Soignes et fragilisera celle-ci ;
  • la promenade (dite) verte a de multiples facettes. Si elle se fait discrète et s’intègre parfois dans certains lieux, elle a aussi par endroits des allures de route de campagne bétonnée et a grignoté des zones vertes à haute valeur biologique. Des projets voudraient y associer des zones de loisir dans des milieux fragiles et sensibles à l’intrusion humaine, faisant passer l’humain avant la protection de la biodiversité ;
  • les belles toitures végétales sont certainement efficaces pour tamponner les pluies d’orage, mais constituent-elles des biotopes enrichissant pour la biodiversité ? Peut-être qu’à la longue, lorsque des plantes locales amenées par le vent et les oiseaux viendront enrichir la flore, ces pelouses sèches deviendront-elles attirantes pour les insectes ;
  • les murs verticaux végétalisés sont à la mode. Ils demandent une irrigation régulière et technologiquement régulée. Mais ont-ils autant d’intérêt pour la faune qu’un mur envahi de lierre, une des plantes parmi les plus accueillantes et qui se passe de toute forme d’irrigation ?
  • une forme à la mode agriculture urbaine est la culture en bacs surélevés et irrigués, demandant un entretien presque quotidien. N’est-elle pas en contradiction avec les principes de la permaculture, une agriculture qui tente de s’intégrer à la nature ?

Les cours d’architecture ou d’aménagement du territoire ne devraient-ils pas intégrer la préservation de la biodiversité en évaluant l’impact de certains choix peu judicieux (espèces ornementales peu utiles à la faune sauvage indigène, préservation de la terre arable pour les cultures potagères urbaines en priorité, vergers de fruitiers pour les arbres d’alignement, intégration dans l’architecture d’aménagements favorables à la nidification de certaines espèces d’oiseaux qui se raréfient, ne pas introduire des espèces invasives …) ?

La plupart du temps, le choix des espèces végétales plantées se fait sur des critères esthétiques ou pratiques sans intégration à la vie sauvage indigène. Comment maintenir certaines espèces d’insectes, de papillons, etc... s’ils ne trouvent pas de plantes hôtes où pondre leurs œufs, même si, comme l’ortie, elles ne correspondent pas au goût esthétique humain ?

Conclusion.

La nature est indispensable à la survie de l’être humain : l’homme, au centre des écosystèmes, ne dispose que d’une seule planète qu’il continue à appauvrir, à en modifier le climat et peut-être à la détruire ; autrement dit, l’homme risque de faire disparaître sa propre espèce en provoquant son extinction.

Des apiculteurs français ont mis dans la bouche d’Einstein une fausse « vraie » citation qui a fait le tour du web : « si l’abeille disparaît, l’humanité en a pour quatre ans à vivre ». L’affirmation est pertinente même si sa paternité est discutable.

Fin 2015, j’entendais la personne interviewée au sujet du climat et la COP21 au JT conclure très justement : « Ce n’est pas la nature qui doit s’adapter à l’homme, c’est l’homme qui doit s’adapter à la nature ». Je la compléterais de la sorte : « Ce n’est pas la nature qui doit s’adapter à l’homme, c’est l’homme qui doit s’adapter à la nature, la respecter, la protéger, la favoriser, y compris aussi dans la ville. »

Marc De Brouwer

22 janvier 2020