VERS UN DROIT A LA VILLE POUR TOUS

Article paru dans La Lettre aux Habitants n° 80, juin 2014

Dans « POLITIQUE, revue des débats » a paru en octobre 2012 une très intéressante réflexion sur la place de la question sociale dans la vision que nous devrions avoir de la ville. Elle est intitulée : « Le mouvement social face à la question urbaine ».

Quand des associations de défense de l’environnement urbain, comme Inter -Environnement Bruxelles et l’Association de Comités de Quartier Ucclois sont nées il y a 40 ans, la question sociale ne se posait guère. Il s’agissait plutôt d’une lutte urbaine menée par des personnes qui ont eu conscience du danger de la « bruxellisation » et qui ont voulu alerter l’opinion publique quant aux méfaits de la promotion immobilière de la fin des années 60 avec des projets d’autoroutes urbaines et d’un centre ville dédié aux bureaux. Ils combattaient notamment cette politique selon laquelle : « On travaille en ville et on dort à la campagne … » qui avait eu pour effet non seulement de renforcer un mouvement migratoire d’une partie de la classe moyenne vers la périphérie, mais aussi le vider le centre ville du « peuple » qui y habitait.

Depuis, l’eau a coulé sous les ponts : si le mouvement s’inverse un peu pour la classe moyenne qui a tendance à revenir en ville, la situation s’aggrave pour une population dont la morphologie a fort changé : Bruxelles est devenue de plus en plus cosmopolite, les immigrés y deviennent majoritaires et c’est parmi cette population qu’on trouve souvent une fragilité sociale : scolarité faible – chômage élevé – revenus médiocres, et dès lors difficulté à se loger. En face de ceci, la mainmise des promoteurs est toujours aussi forte, le monde « économique » n’est pas suffisamment contrebalancé par un monde « social » et l’Etat délègue trop ses pouvoirs. Il est donc grand temps de mettre l’aspect social au coeur de nos préoccupations pour que chacun aie un « droit à la ville ».

Les réflexions qui suivent émanent d’I.E.B dont l’A.C.Q.U. fait partie. Les auteurs et l’éditeur nous ont autorisés à reproduire cet article ; qu’ils en soient remerciés. Nous n’avons toutefois pas la place d’en reproduire plus que la moitié, mais il peut être lu sur : le site web de POLITIQUE

LE MOUVEMENT SOCIAL FACE À LA QUESTION URBAINE

Nicolas PRIGNOT , Claire SCOHIER , Mathieu SONCK secrétaire général d’Inter-Environnement Bruxelles Dans les années 1960-70, les luttes urbaines prônaient la création d’équipements collectifs et d’espaces verts pour améliorer le cadre de vie de la ville.

Aujourd’hui, l’enjeu social vient s’y greffer (comment arrêter l’exclusion des populations pauvres ?), sans qu’on ait encore bien trouvé la voie à suivre.

Interférences citoyennes

Dès le XIXe siècle, l’urbanisation va modifier profondément le visage de la ville de Bruxelles selon un mouvement centrifuge observable dans d’autres villes industrielles. La scission entre lieu de résidence et lieu de travail et la densité du réseau des transports publics vont autoriser les mouvements pendulaires de la main-d’oeuvre et disperser la population aux quatre coins de l’agglomération et de sa périphérie.

Le centre va s’affirmer comme pôle des administrations de l’État. La volonté de magnifier la capitale, de l’assainir, d’en moderniser et fluidifier les circulations va transformer des pans entiers du centre repoussant aux marges son habitat populaire.

La réalisation des boulevards centraux, du voûtement de la Senne et de la jonction Nord-Midi vont frapper de plein fouet l’habitat des quartiers anciens et populaires. Mais la bourgeoisie va préférer l’habitat individuel dans les faubourgs et les maisons de style « haussmanien » le long des boulevards centraux seront boudées par la population convoitée. Les habitants pauvres vont subsister dans les quartiers défigurés. Pendant longtemps, on ne verra se manifester pratiquement aucun mouvement de résistance de la part des habitants. L’enjeu de la ville repose entre les mains de la bourgeoisie libérale, entrepreneuriale, véritable acteur politique.

Syndicalisme urbain

À ce tableau s’ajoute le destin de Bruxelles comme capitale administrative internationale, rôle qui pèsera lourdement sur les finances de la ville l’obligeant à s’appuyer sur le concours de l’État et des entreprises privées, souvent au détriment des conditions de vie des habitants. Les immeubles de bureaux se multiplient avec l’apparition de quartiers d’affaires. Le développement urbain va jouer un rôle central dans la croissance économique capitaliste. L’absence de planification va faciliter le poids du privé et des promoteurs dans les choix de développement de la ville.

Quant aux habitants, ils subissent les coupes portées à la ville avec une certaine résignation. Il faut attendre la fin des années soixante pour assister à la cristallisation des luttes d’habitants autour de l’adoption du Plan de secteur, censé récuser les principes de la Charte d’Athènes. Ainsi, les grandes opérations d’aménagement vont se voir de plus en plus contestées au travers de nombreuses mobilisations populaires. La contestation de l’évolution urbaine naît d’un manque de transparence et de débat sur la gestion de l’espace urbain. La fin des années soixante va marquer la floraison de nombreux comités d’habitants qui vont se mobiliser contre des projets portant atteinte à leur cadre de vie. Cette apparition d’un « syndicalisme urbain » se caractérise par une rupture importante avec le syndicalisme social : il ne s’agit plus de luttes ouvrières ou de luttes dont le sens serait donné par l’anticapitalisme. Les acteurs de ces nouveaux mouvements ne s’expriment plus au nom de la classe ouvrière opprimée, ils formulent une critique culturelle et un appel à d’autres modes de prise de décision en matière d’urbanisme, notamment.

Les milieux populaires et les classes moyennes intellectuelles identifient des ennemis communs, les nouveaux ensembles de bureaux et les nouvelles autoroutes urbaines, mais en regard de préoccupations divergentes : montée du chômage et destruction de nombreux logements ouvriers pour les premiers, déclin de la qualité de vie et de l’environnement et des services urbains pour les seconds. Ensemble, ils obtiennent la mise en place de la procédure de publicité-concertation qui permet aux citoyens d’intervenir, aujourd’hui encore, via les enquêtes publiques et les commissions de concertation sur la délivrance des permis d’urbanisme.

Attractivité à tout prix

En 1989, la création de la Région bruxelloise répondra à une volonté de rapprocher son rapport d’usage de celui de ses habitants. Celle-ci va néanmoins se heurter à la contradiction du financement de la Région. Rénover au profit des habitants a un prix que ceux-ci ne sont pas à même de payer, d’autant plus que les politiques publiques combinées à une infrastructure favorisant les mouvements périurbains continuent d’aspirer les classes moyennes vers la périphérie.

Pour contrer ce mouvement centrifuge nuisant à son assise financière, la Région va tenter de capter les habitants de la classe moyenne en s’orientant vers un urbanisme de « revitalisation ». C’est le début de la politique des contrats de quartier. Mais les gains sanitaires et de confort apportés par ces opérations de rénovation urbaine seront loin d’être partagés

par tous ceux qui y habitaient jusque-là. En effet, cette politique s’accompagnera d’un mouvement de gentrification par une réappropriation résidentielle, commerciale et culturelle de la ville par les classes aisées et moyennes. Paradoxalement, ce mouvement ne s’accompagnera pas d’un enrichissement de la ville car les jeunes couples aisés avec enfants continuent, dès qu’ils le peuvent, à fuir la ville.

Dans la foulée du mouvement de revitalisation, le gouvernement va s’embarquer dans un mouvement d’attractivité supralocale. En 2007, le gouvernement bruxellois, jusque-là peu actif dans le développement de la fibre internationale de Bruxelles, décide de lancer un Plan de développement international (PDI), une grande opération de city marketing. Le PDI est un plan autonome élaboré dans la plus grande opacité, déconnecté de toute planification et lignes d’orientations globales, sans aucun statut hiérarchique et légal. Et pourtant s’y réfèrent aujourd’hui tous les plans réglementaires ultérieurs : Plan de mobilité Iris II, projet de Plan régional de développement, projet de Plan régional d’affectation du sol (Pras).

Pour résoudre le problème de financement de la Région, le plan propose plusieurs pistes : l’accroissement du financement par le fédéral, les partenariats publics- privés (PPP) avec le risque de confier la gestion de l’espace public aux acteurs économiques privés. L’idée de favoriser la dynamique fiscale en attirant les ménages moyens reste présente. Ces moyens s’ajoutent à une politique d’accession à la propriété déjà en oeuvre depuis deux décennies : près de 4000 logements acquisitifs largement subsidiés par la Région bruxelloise sont proposés aux classes moyennes qui continuent pourtant à quitter la Région, certaines familles bénéficiaires des aides régionales empochant à la revente une solide plusvalue leur permettant de s’installer dans la banlieue verte de Bruxelles.

Pourtant, des groupes de citoyens restent organisés et défendent âprement l’intégrité de leurs quartiers. De nombreux dossiers vont provoquer soulèvement et révoltes de la part des associations et habitants, notamment ceux du quartier européen et du quartier Midi. Mais le pouvoir, plus proche physiquement, n’a pas nécessairement gagné en accessibilité. Les luttes urbaines semblent même de plus en plus dures à mener. Sous le verni démocratique, les procédures de participation initiées par les pouvoirs publics semblent enserrer les voix citoyennes dans un étau. Les comités d’habitants, toujours aussi nombreux, risquent de se dépolitiser et d’adopter une position de repli sur des enjeux très localistes accroissant la méfiance des pouvoirs publics à leur égard au nom du syndrome Nimby.

La politique urbaine a fait de la revalorisation urbanistique et de l’attractivité internationale de la ville son cheval de bataille au détriment d’objectifs plus redistributifs. La demande des comités d’habitants et associations en faveur du maintien ou de la restauration des formes traditionnelles de la ville (respect du patrimoine, rénovation des quartiers) a obtenu bien plus d’échos du côté des pouvoirs publics que la demande sociale en faveur du maintien de la population dans les lieux. Or les véritables enjeux de réhabilitation visent à permettre aux habitants des quartiers en difficulté de faire valoir leurs intérêts et négocier leur place dans la ville. L’urbanisme ne peut à lui seul résoudre les problèmes des quartiers en déclin. Il doit être couplé à la lutte contre l’exclusion économique, sociale et culturelle, à l’accroissement des services de proximité. La politique de développement social urbain peut atténuer les effets de l’exclusion mais ne peut en éradiquer les causes.

Réengager la politisation

Aujourd’hui, l’État est affaibli de deux manières : de par la privatisation de ses services publics, qui le rendent incapable de peser efficacement sur leurs décisions, mais également par une politique d’expertise qui confisque les décisions politiques sous couvert de savoirs soi-disant dépolitisés.

L’État est alors incapable d’arbitrer les intérêts en place et lâche prise pour laisser l’acteur dominant défendre son intérêt au détriment de l’intérêt collectif et des minorités.

Sous l’effet d’un mouvement de dérégulation initié au début des années quatre-vingt, la plupart des services publics, comme ceux assurés par la SNCB ou la Stib, sont aujourd’hui confiés à des parastataux reliés à l’État ou à la Région par un contrat de gestion leur laissant une large autonomie dans leur politique stratégique et tarifaire. Les pouvoirs publics sont alors affaiblis dans leur capacité à peser sur ces politiques et à relayer les demandes et besoins des usagers-citoyens. Ce modèle fixe des critères d’efficience par rapport aux moyens et le contrôle du management prend la place de l’évaluation collective.

L’expertise urbaine est également une source de confiscation de la parole des citoyens et des usagers. Elle est devenue le creuset d’un champ de spécialistes, d’ingénieurs, qui décident par ce biais de l’organisation et du développement de la ville. Cette approche technocratique tend à usurper la décision en présentant ses propres préférences comme des nécessités. Son discours d’autorité fait croire que les solutions sont techniques alors qu’elles sont essentiellement politiques. Le citoyen ordinaire est écarté de ce débat car considéré comme incompétent.

La mobilisation des habitants de la rue du Progrès, menacés d’expropriation par un projet d’élargissement des voies du chemin de fer, est à cet égard très intéressante. Aux contraintes des ingénieurs, les habitants ont opposé leur refus d’une solution technocratique adoptée pour des raisons de coût inférieur plutôt que de faisabilité. Un rapport de force est né de cette opposition, permettant aux habitants d’initier une négociation (toujours en cours) pour le relogement des familles qui seront expulsées par le projet.

Se (re)saisir de l’éducation populaire

L’action des comités de quartier bruxellois s’est développée parallèlement à l’émergence du concept d’éducation permanente. Celui-ci trouve son origine dans celui de l’éducation ouvrière (ou populaire) orientée vers la formation d’une élite ouvrière en partant du principe que l’action éducative doit être faite pour les travailleurs par les travailleurs.

Le concept sera renommé « éducation permanente » et réorganisé par décret suite à l’adoption du Pacte culturel et permettra de renforcer l’action culturelle de nombreuses associations par des subsides publics. Des associations de luttes urbaines, comme Interenvironnement Bruxelles, mais aussi les syndicats bénéficieront de cette manne pour renforcer leur action.

L’éducation permanente doit permettre de développer les capacités critiques des citoyens et leur pouvoir collectif et de comprendre les logiques sociales qui animent le pouvoir politique. Par sa réappropriation du débat, elle éloigne le spectre du « nimbysme ». Les usagers insatisfaits de services vont progressivement s’intéresser à la qualité de l’ensemble de l’action publique, à l’intérêt général ou au bien commun. D’usagers insatisfaits, l’éducation permanente tend à faire des citoyens actifs.

Vers un droit à la ville

Il y a quelques décennies, la préoccupation principale des villes était celle de la qualité de vie dans les zones urbanisées. Mais c’est aujourd’hui « la capacité politique de la ville à faire société » qui est en cause. Dans les années 60 et 70, il apparaissait avant tout important d’améliorer le cadre de vie en milieu urbain. Il fallait doter la ville d’équipements collectifs et d’espaces verts et éviter la destruction de la ville par l’envahissement autoroutier et tertiaire. Si ces enjeux sont toujours d’actualité, ils ne peuvent faire l’impasse sur la question sociale. La ville ne peut exclure certains habitants au profit de son développement économique ou de la qualité de vie d’une fraction de l’ensemble.

1er juin 2014