Sombres perspectives pour le sport de plein air à Bruxelles ?

Article paru dans la Lettre aux habitants n° 70, décembre 2011.


Nul ne doute des vertus du sport dans notre société. Or, nombreuses sont les activités sportives (athlétisme, football, tennis, hockey, basket...) qui s’exercent dans des domaines de plein air et demandent un espace au sol important. Le maintien de tels domaines en milieu urbain, où les pressions démographiques et foncières ne font que s’accroître, est un défi plutôt méconnu. Mais ses enjeux urbanistiques et sociaux n’en sont pas moins fondamentaux.

C’est en 1979, avec l’adoption du Plan de Secteur de l’Agglomération Bruxelloise (outil régissant l’affectation des sols), que sont nées sur le plan réglementaire les « zones de sport de plein air ». Des zones aux prescriptions littérales particulièrement restrictives pour des terrains qui, par principe, sont d’une faible valeur foncière (ils ne permettent guère les développements immobiliers).

Le remplacement en 2001 du Plan de Secteur par le Plan Régional d’ Affectation du Sol (PRAS) n’a fait que confirmer (et même renforcer, par leur contribution au concept de maillage vert) la volonté du législateur de maintenir les « zones de sports ou de loisirs de plein air » parmi les territoires à faible valeur foncière. Les dispositions littérales relatives à ces zones sont éloquentes : « Ces zones sont affectées aux jeux et aux activités sportives de plein air et comportent un cadre de plantations. ... Ne peuvent être autorisés que les actes et travaux nécessaires à l’affectation de ces zones ou complémentaires à leur fonction sociale. La zone de sports ou de loisirs de plein air de l’Hippodrome de Boitsfort est également affectée aux équipements culturels d’intérêt collectif ou de service public. … »

Et le commentaire explicatif au PRAS (farde publiée par le Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale suite à l’adoption du PRAS) ne fait qu’abonder dans le même sens : Les zones de sports, généralement constituées d’étendues de gazon, doivent conserver un cadre de plantations ou y être intégrées. Les travaux qui y sont permis correspondent à ceux nécessaires à l’affectation de la zone, c’est-à-dire qu’ils sont limités : – aux installations de détente et de promenade, tels les sentiers, les bancs... ; – aux installations de terrains de sports ; – aux billetteries, tribunes, vestiaires ; – aux installations nécessaires à l’entretien et à la gestion des espaces, au gardiennage et au stockage de matériel et marchandises y destinées ; – …

Dans l’absolu, on constate que les « zones de sports ou de loisirs de plein air » ne sont même pas habilitées à accueillir des infrastructures sportives couvertes (piscines, hall multisports...). Celles-ci s’implantent en principe parmi les « zones d’équipement d’intérêt collectif ou de service public » du PRAS, sauf à l’Hippodrome de Boitsfort.

Au vu de considérations réglementaires pour le moins explicites, la préservation de la centaine de domaines de sport de plein air que compte la Région bruxelloise paraissait acquise et même renforcée pour le long terme. Mais... effet du temps, de nouvelles modes ou d’une pression foncière toujours plus forte, cette préservation est aujourd’hui menacée. Les autorités publiques semblent être enclines à « lâcher du lest » et à voir dans les « zones de sports ou de loisirs de plein air » un vase d’expansion, voire un substitut aux « zones d’équipement d’intérêt collectif ou de service public » ; des zones par ailleurs saturées.

La question n’est pas ici de juger si tel ou tel projet est bon ou mauvais... mais bien d’évaluer l’impact de leur autorisation pour tous les autres terrains bruxellois bénéficiant du même statut réglementaire de « zones de sports ou de loisirs de plein air ». C’est donc une question de principe. Or, on peut redouter que des dérogations (ou interprétations, dont la légalité resterait à démontrer) soient des plus dommageables et ouvrent la porte à bien des tentations :
- les acteurs privés y trouveraient l’espoir de développer des bâtiments et autres installations couvertes, synonyme d’un substantiel renchérissement de leur bien : au départ, les activités de plein air serviraient d’alibi, tantôt au développement d’infrastructures de sport couvertes, tantôt à celui d’ac- cessoires ayant un faible lien avec le sport de plein air ». Pour de simples considérations pécuniaires, les activités de plein air seraient reléguées au rang... d’une activité accessoire. Au final, elles se marginaliseraient, voire disparaitraient de ces domaines privés ;
- Les acteurs publics pourraient y trouver la solution à certains de leurs problèmes : face à la quasi impossibilité de trouver des terrains pour l’accueil de nouvelles écoles, pourquoi ne pas utiliser une partie de ceux hébergeant des infrastructures sportives communales et accommoder le tout à la sauce d’un « projet éducatif par le sport » ?

En définitif, on se trouverait confronté à une menace pour la survie du sport de plein air à Bruxelles.

Les atouts d’une politique éclairée et prudente mise en place il y a 30 ans, et plutôt bien respectée, risquent de bientôt voler en éclats. Or, cette dérégulation est loin d’être neutre sur le plan social. Elle est également porteuse d’une dualisation accrue dans l’accès aux infrastructures sportives :
- le renchérissement immobilier des infrastructures privées par... des activités qui ne sont pas de plein air, ne peut que pousser à la hausse les conditions d’accès à ces mêmes infrastructures ;
- la raréfaction d’une offre accessible à des conditions suffisamment abordables ne peut que favoriser l’abandon de la pratique sportive ou engendrer des besoins de mobilité accrus (pour chercher ailleurs une offre que l’on n’a plus sur place). Elle constitue un facteur de plus poussant au départ des classes moyennes vers la grande périphérie bruxelloise ;
- les pouvoirs publics resteront les seuls à même d’offrir un accès démocratique au sport de plein air. Mais étant eux-mêmes accablés de multiples urgences et soucis, trouveront-ils les moyens et la motivation nécessaire pour satisfaire les besoins ? Il est permis d’en douter…

Ambitionner le maintien du sport de plein air en Région bruxelloise impose de conserver les terrains dévolus à cet effet dans le circuit d’une faible « production de richesse » (leur « richesse » pour la collectivité tenant en la nature et la spécificité de leur fonction). A cet égard, les autorités publiques ne peuvent jouer avec le feu :
- divers terrains sont actuellement utilisés pour le sport de plein air sans pour autant bénéficier du statut réglementaire de « zones de sports ou de loisirs de plein air ». La disparition de ces aires de sports non protégées étant en général programmée pour le court ou moyen terme, la protection et le maintien des domaines officiellement protégés n’en est que plus vitale ;
- le gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale souhaite d’ici peu réviser le PRAS, sous le label générique de « PRAS démographique ». Elle serait inspirée à cette occasion de tenir compte de la croissance des besoins sociaux générée par la croissance démographique, parmi lesquels le sport de plein air occupe certainement une place de choix ;

Il est essentiel d’éviter par l’application de dispositions généralistes aux conséquences imprévisibles de poser des actes qui touchent directement à l’essence même de la « zone de sports ou de loisirs de plein air ». Celle-ci doit par principe être immunisée de tout développement immobilier autre qu’accessoire au sport de plein air (et non le contraire).

- enfin, en complément au point précédent, il conviendrait que la Région de Bruxelles-Capitale précise les conditions suivant lesquelles une « zone de sports ou de loisirs de plein air » serait susceptible d’accueillir d’autres types d’équipements. L’élaboration d’un Plan Particulier d’Affectation du Sol (PPAS) accompagné d’une étude d’incidences pourrait notamment être exigée. Cela signifierait peut être de longues procédures, mais cela marquerait bien un caractère d’exception aux modifications apportées et donnerait certainement davantage de garanties pour l’avenir des sites concernés.

Ce n’est qu’au prix de telles précautions que la pérennité du sport de plein air à Bruxelles pourra être assurée, avec toutes les conséquences positives que cela sous-entend.

Didier Recollecte

Urbaniste

décembre 2011