L’Association Protectrice des Arbres en Forêt de Soignes (APASS)

Article paru dans La Lettre aux Habitants n°82, Septembre 2015

La forêt de Soignes totalise 4.383 hectares répartis sur les 3 Régions. La partie bruxelloise s’étend sur 1.657 hectares dont 475 hectares se trouvent sur le territoire d’Uccle.
Depuis 2013, la Lettre aux habitants réserve la plume à ses comités membres, à tour de rôle. Nous poursuivons cette tradition avec cette foisci la présentation d’un comité pas comme les autres : l’Association Protectrice des Arbres en Forêt de Soignes. Pour l’occasion nous avons rencontré Pierre Rocmans, son secrétaire.

Pierre Rocmans, merci de nous recevoir. Votre association est un peu particulière au sein de l’ACQU puisque vous ne constituez pas un comité de quartier à proprement parler.

C’est exact, notre association se démarque du type de comité de quartier classique vu que ses membres n’habitent pas la zone concernée, à savoir la forêt de Soignes. Ceci dit, la plupart de nos membres sont Ucclois et résident en lisière de la portion uccloise de la forêt. Car, on l’oublie trop souvent, du point de vue administratif une grande part de la forêt de Soignes bruxelloise se trouve sur le territoire d’Uccle.

Un comité de quartier est habituellement constitué d’un groupement de riverains se sentant concernés par le développement de leur cadre de vie. Non véritablement « représentatifs » ils ont l’avantage de l’initiative. Par ailleurs leur action se justifie généralement du fait que l’expertise des citoyens se révèle souvent utile dans le cadre des décisions politiques à prendre en matière d’aménagement du territoire. Un « droit de regard » de la part de la population sur l’exploitation forestière est-elle pareillement justifiée ? Les desiderata d’origines citadines ne sont-ils pas incompatibles avec l’exploitation d’une forêt  ?

Sans entrer dans de longues considérations historiques, on pourrait dire que si la forêt de Soignes a (partiellement) survécu jusqu’aujourd’hui (quoique souvent malmenée au cours du temps), c’est grâce à sa proximité de la ville. Non pas que les citadins soient à l’origine directe de sa préservation mais bien que les logiques de fonctionnement de la cité (besoins en bois, glandée, ou en zone de chasse notamment) ont aidé, bon gré, mal gré, à sa sauvegarde. L’actuelle proximité entre Bruxelles et la forêt de Soignes ne doit donc certainement pas être vue comme un hasard ou une anomalie. Au contraire, il est légitime que les Bruxellois (les Brabançons) la considèrent comme faisant partie de leur patrimoine culturel et paysager, et du coup qu’ils émettent leur opinion concernant sa gestion.
Nous-mêmes, nous ne sommes au départ que des citoyens promeneurs, des amoureux de la forêt, de ses paysages. Notre connaissance technique et notre expertise sont le fruit de notre curiosité et de notre étroite collaboration avec l’équipe forestière de Bruxelles Environnement..

Il existe une autre association : la Ligue des Amis de la Forêt de Soignes. Comment expliquez-vous cela ? Les deux associations font-elles double emploi ?

Premièrement, personne n’a un droit d’exclusivité sur la forêt de Soignes. Il existe aujourd’hui deux associations, peut-être trois demain. Par ailleurs, la plupart d’entre nous sont membres à la fois des deux associations car elles se complètent.

Notez que la Ligue, devenue Les Amis de la Forêt de Soignes- De Vrienden van het Zoniënwoud, existe depuis bien plus longtemps que nous. Elle a été fondée en 1909 à l’initiative de quelques esthètes et naturalistes. Leur mouvement a rapidement acquis une dimension politique et est d’ailleurs à la base de l’abandon progressif du système de gestion appliqué à la forêt par le passé (monoculture de rendement).

Notre association, quant à elle, est née en novembre 1999, peu après la régionalisation de notre territoire. A l’époque, force était de constater que la forêt ne disposait pas de plan de gestion précis. Des abattages plus importants que d’ordinaire ont particulièrement ému les promeneurs. Ce qui frappait surtout, c’était les grumes (troncs d’arbres abattus) qui s’accumulaient le long des chemins. La presse ne tarda pas à s’emparer du sujet.

Dans la foulée de ces événements, des amis ucclois unis par une même passion pour cette Forêt et le désarroi de voir restreindre un paysage aussi exceptionnel, ont décidé, à l’initiative de Jean van der Stricht, de fonder une association de fait, avec pour objectif majeur la sauvegarde et la pérennité du patrimoine paysager de futaie de hêtres.

Drève résiduelle à l’extrémité Est des Enfants Noyés. A quand des restaurations ponctuelles ?

Les enjeux des années ’90 restent d’actualité aujourd’hui, 15 ans plus tard ?

Disons qu’ils ont évolués et notre action a progressé en fonction de ces enjeux. Il y eu d’abord, fin 2000, la mise à l’enquête publique d’un Plan de gestion de la forêt élaboré par l’IBGE ment rebaptisé depuis lors Bruxelles-Environnement). Les objectifs principaux de ce Plan étaient le développement de la biodiversité, la protection des milieux sensibles, l’instauration de zones spéciales de conservation et l’amélioration de la connectivité.

Le Plan prévoyait la régénération de +/-350 ha de hêtraie cathédrale en 24 ans et ceci à raison de 15 ha l’an. Parmi ces 15 ha annuels, le Plan prévoyait de replanter chaque année 9 ha de façon équienne (hêtres du même âge) et 6 ha en futaie irrégulière (essences et âges mélangés).

Après de multiples échanges avec des experts et l’IBGE, notre Association a compris que la préservation d’une futaie de hêtres significative - dite cathédrale - dans 120 ans impliquait effectivement une régénération artificielle de la forêt et ce sur des zones de plusieurs dizaines d’hectares d’un seul tenant. Notre Association a soutenu d’emblée ce Plan de gestion, adopté en 2003.

& Hêtre « colosse » abattu en bordure du parking de l’avenue de l’Hippodrome.|

Ce Plan de gestion est donc aujourd’hui toujours d’application…

En principe oui, dans les faits c’est plus compliqué : en 2006-2007, de violentes tempêtes ont détruit de nombreux hectares de forêt.

Ces événements ont fait ressortir le débat de la fragilité de l’enracinement du hêtre en forêt de Soignes, du vieillissement des arbres ainsi que la partielle défoliation constatée chez certains individus âgés. Dès 2006 l’IBGE a donc considéré préférable d’adapter d’emblée le Plan de Gestion. Ainsi, l’abattage sélectif des arbres âgés - par trouées d’environ 2 hectares - a été remplacé par une nouvelle stratégie : un front d’abattage face aux vents dominants du sud-ouest. Il est vrai que l’abattage par trouées avait l’inconvénient de faire pénétrer le vent à l’intérieur des vieilles futaies et de la sorte provoquer d’éventuelles chutes d’arbres « en cascade » puisque les hauts fûts des hêtres ne sont pas aptes à résister à des fortes pressions latérales.

Votre association partage donc a posteriori l’analyse de Bruxelles-Environnement comme quoi la stratégie d’abattage du Plan de 2003 devait être adaptée ?.

Fondamentalement oui. L’option du front d’abattage face aux vents dominants n’est d’ailleurs en soit pas une mauvaise alternative. Le fait que cette stratégie implique une intervention par « coupe à blanc », c’est-à-dire une sorte de « déforestation » sur plusieurs hectares d’un coup, nous a choqué au début mais en réalité elle se justifie. A la condition cependant de replanter endéans les 3 à 5 ans.

Il est prévu de replanter du hêtre ?

Là est toute la question. Le Groupe de Travail, constitué en 2009 en vue d’élaborer un nouveau plan de gestion ou de modifier celui de 2003, a proposé de réduire la monoculture du hêtre à un essai de 20 ha sur 12 ans au lieu des 15 ha/an prévus par le Plan de Gestion de 2003 : la plantation de jeunes hêtres ne serait poursuivie que si une croissance favorable était constatée en 2026 ! Notez que ce projet de nouveau Plan ne précise pas si ces 20 ha seraient plantés de proche en proche, d’un seul tenant et contigus alors qu’il s’agit là de conditions indispensables afin d’obtenir une haute futaie significative au début du XXIIe siècle.

La question est d’autant plus inquiétante que, si la coupe annuelle de 15 hectares de vieille hêtraie, telle que prévue par le Plan de gestion de 2003, a bien été effectuée chaque année depuis 2003, la plantation équienne de 9 ha/an de jeunes hêtres accuse quant à elle un gros retard.

Hêtraie éclaircie. Hêtre avec plusieurs crevasses dès sa croissance.

Face à cette « crise identitaire » de la forêt, quelles sont les propositions de votre Association ?

Tout d’abord nous demandons que le Plan de Gestion 2003 soit rigoureusement respecté jusqu’à l’adoption en 2016 ou 2017 d’un nouveau plan modifié.

Ensuite, en tant qu’association concernée, nous demandons d’être invités au sein du Groupe de travail. Nous demandons particulièrement d’être présents aux prochaines réunions, lorsque la stratégie de régénération de la hêtraie pure figurera à l’ordre du jour.

En ce qui concerne l’évaluation sanitaire, nous demandons qu’au lieu d’entreprendre une « mise à l’essai » de 20 nouveaux hectares sur 12 ans, on analyse d’emblée les plantations de hêtres déjà réalisées entre 2001 et 2009 sur ces mêmes sites sélectionnés. Cette évaluation présenterait un gain de temps non négligeable. Notez que ces jeunes arbres nous paraissent sains.

Il ne nous semble pas raisonnable, au nom des prédictions incertaines sur le microclimat de Soignes, de limiter l’existence de la hêtraie cathédrale à seulement quelques dizaines d’hectares. Nous estimons qu’au moins 10% de la forêt de Soignes bruxelloise doit être préservés à moyen et long termes en haute futaie de hêtres : soit 165 à 200 ha au sein des 1.657 hectares de notre forêt régionale. Ce risque - si on peut parler de risque - représente seulement 4% de l’ensemble de Soignes ( 4.383 ha ) : c’est très peu et à ce niveau ce risque mérite d’être pris pour préserver ce patrimoine paysager emblématique, unique et mondialement admiré (d’ailleurs en voie de reconnaissance au Patrimoine Mondial de l’UNESCO).

Qu’en est-il de la défoliation ? Les hêtres sont-ils vraiment malades ?

Au cours du XXe siècle, les pluies acides, l’acidité du sol puis les scolytes xylophages ont été invoqués pour expliquer le dépérissement accéléré des arbres affaiblis. Suite aux nombreuses chutes de hêtres, la presse a clamé « les hêtres sont malades ! ». Or c’est moins d’une « maladie » qu’il s’agit que de vieillesse.

Ce qu’on constate, c’est que le hêtre adulte maintenu au-delà d’une période normale d’exploitation (de nombreux arbres en forêt de Soignes ont 150 ans ou plus) développe un profil vulnérable aux agressions, sans être spécifiquement « malade ». Les changements climatiques prédits pourraient éventuellement rendre les hêtres vulnérables plus tôt que prévu mais actuellement leur croissance jusqu’à la période adulte (120 ans) est très rassurante.

Contrejour sur hêtraie éclaircie sur plateau de la Source Laineuse le 19 mai 2013.

Ce sont donc les arbres les plus vieux qui sont les plus vulnérables. Or, vous dites que de nombreux arbres ont plus de 150 ans. Faut-il donc les abattre ou faut-il les laisser en place jusqu’à ce qu’ils dépérissent d’eux même au nom de la beauté des paysages qu’ils constituent ? Quel est le parti pris par le Plan de Gestion de 2003 à ce propos  ? Et qu’en est-il de la sécurité du promeneur ?

On évalue actuellement à plus de la moitié des hêtres de cette forêt le nombre d’individus qui ont dépassé l’âge des 100 ans. A l’origine du système de hêtraie équienne (18e siècle), les plantations - exploitées essentiellement pour des raisons économiques - étaient coupées entre 60 et 80 ans. Cependant à cet âge-là les arbres ne sont pas assez gros pour en tirer des madriers ou autres grosses planches. Très vite on est donc passé à un temps de révolution de 120 ans. Temps de révolution qui vers la fin du 19e siècle a encore été allongé mais alors pour des raisons esthétiques et paysagères.

Le Plan de gestion de 2003 s’inscrit dans cette continuité puisqu’il prévoit un temps de révolution de 180 et même 200 ans. Notez qu’à cet âge-là la futaie est éclaircie mais souvent très belle. C’est pourquoi quelques « vétérans » - considérés comme remarquables
- peuvent parfois bénéficier d’un sursis. A condition évidemment qu’ils fassent l’objet d’un suivi sanitaire scrupuleux afin d’éviter tout risque d’accident.

A ce propos, dès le Plan de Gestion 2003, l’IBGE a proposé à notre association d’établir un inventaire des arbres remarquables. Après sélection avec les forestiers, nous avons été autorisés à marquer 97 arbres remarquables (carré bleu) et 45 arbres curieux (triangle bleu), repris dans l’inventaire de la Région Bruxelles-Capitale. Aujourd’hui, nous demandons à Bruxelles Envronnement d’exploiter ces données sous forme de cartes affichées dans les panneaux d’information. Une brochure serait précieuse…

Pour l’anecdote, sachez que , en bordure de la chaussée de Waterloo (Petite Espinette), il existe un reliquat de hêtraie équienne dont les arbres auraient près de 250 ans ( plantés en 1760) !

Ne pensez-vous pas que ce qui fait le charme et la particularité de la futaie de hêtres de Soignes est avant tout le fait qu’elle se développe au sein d’un paysage vallonné voire même raviné ? Une forêt équienne, qu’elle soit de hêtres ou d’autres essences, a-t-elle le même intérêt esthétique en terrain plat ?

Ce qui fait la richesse de Soignes, c’est la variété et la succession de ses paysages. Qu’elle se développe sur un plateau comme du côté de Boitsfort, ou à flanc d’un vallon escarpé comme le long de la drève des Tumuli, la hêtraie n’en est pas moins spectaculaire.

Dernière question : Comment fonctionnezvous  ? Qui sont vos membres ? En quoi le public qui nous lit peut-il être intéressé par la question ? Comment le public peut-il s’inscrire dans votre dynamique ?

Nous nous réunissons généralement tous les lundis pour une balade d’évaluations en forêt. Cette contrainte fait que la plupart de nos membres actifs sont des personnes pensionnées qui disposent de temps en semaine notamment.

Hormis ce petit groupe actif, nous avons pas mal de sympathisants : ils participent ponctuellement à des promenades d’information. Notez encore que l’APAFS a organisé 2 expositions à destination du grand public à Uccle : « Le Hêtre sous toutes ses formes » à la Ferme Rose en 2008, et « Le Hêtre dans la civilisation européenne » au Doyenné en 2011. Guidés par l’ONF (Office National des Forêts-France) et les associations locales amies, nous avons visité les hêtraies de Compiègne, Fontainebleau et Retz (et ponctuellement à Lyons-la-Forêt et en Allemagne). Notre haute futaie est réellement exceptionnelle !

Ceci dit, il ne faudrait pas croire que l’APAFS soit braqué uniquement sur la question du hêtre. Nous nous intéressons également à tout ce qui touche de loin ou de près au rôle récréatif de la forêt : son accessibilité pour le public, la question du mobilier et de la signalétique, les enjeux d’uniformisation entre les trois régions, etc. De nombreux Ucclois nous contactent d’ailleurs régulièrement concernant ces matières.

Merci Monsieur Rocmans pour cette interview et cette présentation de votre Comité, différent d’un comité ordinaire mais traitant de questions bien chères au coeur des Ucclois et autres Bruxellois.

UNE PETITE VISITE VOUS TENTE ? N’HÉSITEZ PAS À NOUS CONTACTER : Association Protectrice des Arbres en Forêt de Soignes (APAFS) Pierre Rocmans, chaussée de Waterloo 1325C 1180-Uccle tel : 02.374.09.41. proc@skynet.be
1er septembre 2015