Éditorial - De la tolérance de la police face au parking sauvage

Article paru dans la Lettre aux habitants n° 69, septembre 2011.


Nos lecteurs le savent : la mobilité est une préoccupation majeure de notre association. Nous espérons ne pas les lasser en nous répétant.

Il est pourtant une facette du problème dont on ne parle guère. Elle n’est peut-être pas capitale et n’est pas directement liée à la mobilité, mais elle concerne quand même la circulation automobile et irrite de plus en plus d’Ucclois : c’est la tolérance des autorités face aux infractions. Tolérance qui est le contraire de la répression. Si ce terme est désagréable, que le lecteur en choisisse un autre mieux approprié, mais n’édulcorons quand même pas le propos.

Chacun peut quotidiennement se rendre compte – et combien de fois par jour ! – que de nombreuses infractions au code de la route restent non seulement impunies mais ne sont même pas relevées. Pire : nous nous accom- modons de cet état de chose au point que quand la police inter- vient, nous nous en étonnons presque, et celui qui est pris en faute n’hésite pas à protester en disant : « Voyez ce que font les autres ! Tout le monde fait cela ! »

Que visons-nous concrètement ici ? Pas les infractions difficiles à saisir comme les feux rouges brûlés, les dépassements dangereux, les excès de vitesse, la conduite avec un téléphone à la main, ... Elles sont graves mais on nous répondra que la police ne peut être partout, que la preuve n’est pas aisée à établir, etc…

Nous visons des infractions claires et faciles à relever : le parking en double file, sur un coin de rue, sur un passage protégé, à un arrêt de bus (« Juste le temps d’acheter mon journal, monsieur l’agent »), ou sur le trottoir (« Je devais décharger quelque chose » ; « Vous n’allez quand même pas m’obliger à garer à 100 mètres de chez moi »), ou encore à un endroit où le stationnement est interdit, etc…

En fait, le seul secteur où la réglementation est enfin respectée - au bénéfice de tous – c’est celui du stationnement payant ... pour le bon motif qu’il est confié à des sociétés spécialisées, lesquelles ont intérêt à ce que les parcmètres soient alimentés.

Ne pourrait-on s’inspirer de ce système pour le stationnement irrégulier ? Certes, dans l’état actuel de notre législation, il s’agit d’infractions pénales qui ne peuvent être verbalisées que par des policiers. Mais ne pourrait-on dépénaliser le parking sauvage, à tout le moins là où sont installés des parcmètres ? Ceci libérerait la police d’une tâche qui n’est pas foncièrement la sienne et elle pourrait mieux luter contre les vraies infractions que sont les excès de vitesse, etc…

Nous recevons, parfois, pour information la copie de lettres adressées à notre bourgmestre. Lisez celle-ci, datée du 28 février 2011 :

« Nous constatons que nos trottoirs sont de plus en plus envahis par des voitures rendant ainsi le cheminement des piétons pénible et insécurisant. Le code de la route qualifie ce délit d’infraction grave du 2ième degré mais, à Uccle, il reste la plupart du temps impuni et devient donc une sorte de fait accompli. Cette gangrène enlaidit notre commune et décourage les usagers faibles qui ne se sentent pas protégés ni encouragés malgré les conseils judicieux de nos édiles à marcher plutôt que de prendre notre voiture ! Cela fait de nombreuses années que la phase de prévention a été entamée mais elle n’est jamais suivie de rétorsion et il est aujourd’hui plus hasardeux d’oublier d’alimenter un parcmètre que de se parquer sur le trottoir... De nombreuses rues sont ainsi défigurées et de nombreux trottoirs sont abîmés et transformés en chemins de croix pour les piétons. En tant que chef de la police, pourriez-vous attirer l’attention de nos forces de l’ordre sur ce problème récurrent ... »

Voici la réponse du commissaire de police, du 13 avril :

« La direction de notre zone de police est très sensible à la problématique du stationnement antisocial. Il s’agit d’ailleurs d’une priorité de notre Plan stratégique. Ceci signifie que très régulièrement notre personnel est affecté à des patrouilles motorisées ou pédestres dans de nombreux quartiers de la commune dans le but de lutter contre ce type d’infractions. Vous comprendrez cependant que nos services ne sont pas en mesure d’assurer ce type de missions de manière continue, d’autres missions également prioritaires devant être accomplies. Il n’en reste pas moins qu’en 2010 notre zone a établi 8.066 procès-verbaux en matière de stationnement gênant et dangereux, dont les stationnements sur trottoir. Dès lors taxer nos services de laxistes nous paraît exagéré, même si cela ne semble pas correspondre à votre réalité quotidienne. D’ores et déjà nous demandons à notre direction de proximité d’orienter ses patrouilles dans votre quartier et d’être plus attentive à cette problématique. »

En nous transmettant ceci, cet habitant du Kamerdelle ajoute : « ...Depuis, la situation n’a fait qu’empirer et certains automobilistes rendent les trottoirs de notre quartier impraticables par endroits. Ce phénomène se généralise partout dans Uccle dans l’indifférence apparente des pouvoirs publics... »

A la décharge de la police locale, nous devons admettre qu’il est décourageant de dresser des procès-verbaux quand on sait que l’automobiliste qui ne paye pas spontanément la transaction proposée ne risque pas grand’ chose : en effet, il est de notoriété publique que le Parquet du procureur du Roi classe sans suite des masses de procès-verbaux, faute de moyens et de temps pour les traiter ; les tribunaux de police sont encombrés et il faut bien opérer des choix si le pouvoir politique n’augmente pas l’effectif ou n’invente pas un système permettant de réprimer plus facilement le stationnement irrégulier.

Conséquence : l’automobiliste qui s’est mal garé, qui n’a pas voulu payer la transaction, qui est poursuivi devant le tribunal et condamné à une amende (à peine plus élevée que la transaction), ce Caliméro va crier : « C’est trop injuste ! »

Nous devons aussi objectivement reconnaître que la zone de police qui nous intéresse est très étendue, ce qui rend le contrôle difficile. Il semble en effet plus strict dans des communes plus centrales, moins étendues.

Mais sont-ce des motifs pour fermer les yeux si souvent ? Parce que la réalité est là : chacun peut fréquemment voir des policiers, en voiture et même parfois à pied, passer à côté de voitures arrêtées irrégulièrement sans même y prêter attention. Comme si cela ne les concernait pas, comme s’ils avaient plus important à faire, ou comme s’ils avaient reçu pour consigne de ne pas perdre leur temps avec des infractions aussi mineures… Il est vrai qu’il y a des domaines plus importants que le parking sauvage, mais ce stationnement anti-social s’est développé parce qu’impuni et il fâche de plus en plus de monde.

Ne se rend-on pas compte, en haut lieu, que si on verbalisait un peu plus, les conducteurs feraient plus attention. Nous ne demandons pas à Monsieur Armand De Decker d’imiter son homologue le maire de Vilnius et de monter sur un char pour écraser les voitures mal garées, mais s’il n’y a pas une répression suffisante, comment y aurait-il la nécessaire « peur du gendarme » ? Si verbaliser systématiquement est impossible, le simple fait de voir régulièrement dresser un procès-verbal aurait un effet salutaire : cela se saurait ; on éviterait de prendre le risque ; on deviendrait plus civique, si ce n’est par conviction ou par respect des autres, ce serait au moins par la crainte d’une possible sanction.

Voyez un endroit où la vitesse est contrôlée par radar : les habitués de cette zone lèvent le pied.

Toute personne qui a déjà été aux Etats-Unis le sait : on ne songe même pas à se garer n’importe où car on est sûr de voir apparaître une voiture de police dans les 5 minutes, et la sanction est chaque fois rudement sévère ! Bien sûr, aux Etats-Unis on a les moyens, mais on a surtout la volonté de faire respecter la loi avec le résultat concret que l’automobiliste est naturellement discipliné. Alors que chez nous ...!!! Il est triste de devoir invoquer « la peur du gendarme » car d’une part ce n’est pas sympathique pour ceux qui exercent cette profession délicate et ingrate, et d’autre part on aimerait mieux miser sur un sens civique plus naturel des automobilistes. Mais s’il le faut... Loin de nous de prôner la répression à tour de bras, mais sévir un peu plus systématiquement aurait une vertu exemplative.

Nous entendons déjà la réaction outrée de notre bourgmestre, chef de la police : elle se trouve dans la lettre reproduite ci-dessus. Certes, le nombre de 8.066 procès-verbaux en un an est impressionnant et donc on « ne ferme pas les yeux », mais cela ne fait jamais que 22 par jour pour une population de 132.000 habi- tants (la zone Uccle / Auderghem / Watermael-Boitsfort). Comme si des statistiques allaient convaincre. Oui, si elles donnaient le nombre des infractions réelles et qu’au moins 1% étaient réprimées. On est sûrement bien loin du compte. Par contre, à certains endroits le contrôle est strict : il vaut mieux faire attention quand on se gare près de la maison communale ou du commissariat de police ! Alors ... ? Nous exagérons ? Soit. Mais même s’il n’y avait que la moitié de vrai dans notre critique, cela justifierait une répression bien plus solide que celle que nous voyons.

Mais nous prêchons manifestement dans le désert …

Dans notre LETTRE n° 22 de mai 1999, sous le titre « La rue où les piétons ne comptent plus ... », nous avons publié 30 ( !) photos éloquentes dénonçant l’égoïsme d’automobilistes qui affichent une attitude méprisante à l’égard d’autrui. L’article se terminait ainsi : « L’impunité garantie encourage les automobilistes à se moquer du Code !… »

Dans la LETTRE n° 24 de mars 2000 : « Le stationnement sauvage, fléau urbain ! » : 10 photos avec un commentaire dont nous reprenons ceci : « Le stationnement sauvage ... se pratique de plus en plus en double file ET sur les trottoirs ... ! La réaction poli- cière à ce phénomène n’est que très épisodique. Souvent, c’est l’indifférence totale ... Nos policiers ne seraient-ils plus chargés que de l’anti-agression ? ... Ne conviendrait-il pas que celles-ci (ces infractions) soient gérées à l’avenir par des auxiliaires de police régionaux ? »

Et dans la LETTRE n° 31 de mars 2002, nous avons reproduit un éditorial intitulé « Prédateurs », signé du président de l’ARAU, Marc Frère. Il se plaint avec vigueur des automobilistes qui considèrent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent dans l’espace public. Et il ajoute : « L’autorité publique qui érige le laxisme en matière d’usage de l’espace public accepte implicitement que le « struggle for life » devienne la règle ... : les prédateurs montés sur pneus qui confondent trottoir et chaussée, qui stationnent allègrement sur les passages pour piétons, qui prennent les sites propres de tram pour des voies rapides, qui n’ont que faire des emplacements réservés aux handicapés ou aux livreurs, qui abandonnent leur véhicule en deuxième file ou sur une place publique le temps d’un rapide petit lunch en ayant pris la « précaution » d’allumer leurs feux de détresse, ... Cette petite délinquance est aujourd’hui tolérée par ... les policiers. »

Ajoutons enfin qu’il serait totalement erroné de penser que les habitants verraient d’un mauvais œil la police sévir plus souvent (à l’exception de ceux qui croient que les règles sont faites pour les autres). Au contraire, on applaudirait. On se dirait : voici enfin quelqu’un qui fait respecter la loi, qui dépasse le stade des simples « avertissements », qui ne laisse pas la ville être impuné- ment défigurée ni la circulation pédestre, cycliste et automobile rendue encore plus difficile et dangereuse. C’est un problème de société que nous dénonçons, d’éducation au sens civique. Puissions-nous être entendus ... !